6 juin…

6 juin. 

« Le verbe résister doit toujours se conjuguer au présent. »
— Lucie Aubrac

Il y a 72 ans aujourd’hui, sur les plages de Normandie, 10000 jeunes hommes (genre entre 18 et 25 ans, les mêmes qui aujourd’hui ont des barbes de hipster et des pantalons fuseau) pour la plupart en parfaite santé sont morts pour libérer l’Europe du Nazisme.

Dix mille.  Sur la matinée, en gros.

Dix mille.  Ca fait gamberger.  Nous, notre génération, nous qui essuyons collectivement les débordements des babyboomers, sommes souvent plus proches de nos grands parents que de nos parents, en termes de valeurs et de conscience politique (en termes de niveau de vie, aussi).  Et beaucoup d’entre nous s’identifient fortement au courage et aux sacrifices qu’il aura fallu à l’époque pour foutre le Nazisme dehors.  Et même si globalement on a remplacé un régime fasciste par une « démocratie de marché » qui cause bien des dégâts, sur le moment plein de gens ont accepté de risquer leur vie et leur santé pour résister.  Ils ont eu les couilles (et les ovaires) de le faire.  Ils l’ont fait.  Et globalement on les respecte pour ça. Et on espère secrètement qu’on aurait le courage de le faire aussi.

De temps en temps dans les discussions, au sein des stages de survie ou de self-protection, ou autre, vient le sujet de la Résistance, du Vercors, de la 2e Guerre Mondiale. Pas mal de gens fantasment un peu sur le SOE, sur le maquis, les Colt 1911, les Thomsons et les « Tractions » Citroën avec un gros FFI blanc dessus.  Les femmes qui passent des messages en douce pour les Résistants.  Les journaux clandestins imprimés dans des caves.  Et tout ça, et tout ça.  Pas mal de gens s’imaginent qu’à l’époque ils auraient eu le courage de faire partie des résistants, qu’ils n’auraient pas collaboré, qu’ils auraient placé leurs valeurs au-dessus de leur confort ou de leur sécurité… c’est beau, c’est noble…  et on s’imagine que.  Moi le premier, hein.  Je me la raconte aussi.

Et puis le lundi, on retourne au boulot. Un boulot alimentaire qui ne crée souvent rien de bon dans ce monde, et qui sert essentiellement à acheter des merdes pour plaire à des gens qui n’en ont rien à foutre. Et on reprend nos smartphones, nos bagnoles, et on utilise Internet (ce superbe outil d’accès à la connaissance et à la publication), pour s’asservir soi-même et s’auto-surveiller…

Et le mardi, pour payer le crédit, on fait le choix de manger des trucs discount, ces trucs sans âme et insipides, produits à l’autre bout de la planète, là où les normes sont moins strictes et où personne ne regarde.  Et on vote avec notre pognon pour le monde qu’on veut voir demain.  Parce que merde, je vais pas payer mon steak vraiment le prix qu’il vaut vraiment, hein.

Et le mercredi, parce qu’on a grandi, on va voir notre psy (le psy à deux balles, hein, pas le vrai bon psy qui met des low kicks si nécessaire…  celui là on l’évite scrupuleusement, en général) qui acquiesce et qui compatit. Eh oui toute cette souffrance, tout ce vide, ça doit bien venir de quelque part…  et on réfléchit, et on se gratte les petits bobos jusqu’à en faire des plaies, histoire de se sentir un peu exister.  J’ai mal donc je suis.  Ma souffrance prouve que je ne suis pas coupable.  Circulez, vous pouvez retourner bosser.

Et puis le jeudi, le ver est dans le fruit. Et on se met à douter, à gamberger, à réfléchir et à sentir qu’un truc ne colle pas. On sent la distance entre nos actes et nos intentions… et ça gratte. Et ça gratte encore. Et le jeudi soir, on dort un peu moins bien.  Et on se lève du pied gauche.

Et le vendredi… Qu’est-ce qu’on fait ce weekend ? Tiens y’a un bon navet.  Regarde y’a une promo.  On pourrait aller acheter des merdes qui servent à rien, comme ça on pourra aller essayer de plaire à des gens qui s’en tapent samedi soir ? Hein  ? Ca te dirais ?

Et le samedi, on fait les courses et les lessives, et on va vite consommer un  petit truc antidépresseur.  Et on voit des amis, où on se dit que ça va pas, que personne fait rien, et on râle.  Et on mange des grillades discount, sur un barbecue trop petit, en picolant discount et en réfléchissant discount.

Et le dimanche, on se lève, on se regarde dans la glace, avec la langue pâteuse.  Et y’a toujours ce petit doute qui gratte.  Alors on se fait vite un café.  On pense à autre chose.  Faut payer le crédit, d’t’manière.  Et moi tout seul je peux rien faire. Alors à quoi bon..

A la question « Si le Nazisme pointait son nez encore en Europe, est-ce que moi aussi j’aurais le courage de résister ? »…  la réponse est « qu’est-ce que tu fais aujourd’hui » ?

C’est quoi votre projet, votre rêve, le truc qui a vraiment du sens pour vous ?  Le truc pour lequel vous seriez prêt à donner votre vie ?  A débarquer sur une plage en Normandie avec des bunkers et des mitrailleuses en face ?  A risquer d’être arrêté / torturé / déporté par la Gestapo ?

C’est quand le dernière fois que vous avez risqué votre vie pour un truc auquel vous croyez vraiment ?

Pour quelle cause vous seriez prêts à sacrifier un petit peu de votre confort ?

Pour quelle grande idée vous accepteriez d’avoir une connexion Internet bas débit ? ;)

Je ne juge personne.  J’ai trop de boulot.  Mais un con qui marche ira toujours plus loin qu’un intellectuel assis, pour paraphraser Audiard ;)

Et je pense que ce qui crée 80% de la souffrance morale de notre génération, c’est juste qu’on vit des vies qui n’ont rien à voir avec ce en quoi on croit.  On a plein de belles idées, mais on ne les réalise pas assez.

Faut juste le faire.

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