Au delà de l’ennemi…

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Ce texte est du réchauffé d’un post que j’avais commis dans un fil de discussion du forum.

Nous discutions, en 2008, de la violence et des barrières psychologiques à celle-ci.  Nous évoquions la nécessaire « rupture d’empathie » nécessaire au fait de faire du mal à un agresseur, et du fait qu’il soit difficile de faire du mal à un de nos semblables pour la plupart des gens.  L’ami Sielwolf  (Christophe Jacquemart, auteur des magnifiques ouvrages « Neurocombat » dont je recommande vivement la lecture) disait ceci :

Il y a donc une sorte de mur à traverser pour parvenir à arrêter l’autre physiquement. C’est un point de non-retour à partir duquel le défenseur ne peut plus se permettre de compassion en raison de la menace à laquelle il est confronté. Suivant les personnes, la détente est plus ou moins sensible. Mais à ce point critique, le cerveau doit accepter de ne plus considérer l’agresseur comme un « frère humain », mais comme une menace à écrabouiller.

A ceci, je répondais ce gros pavé…

On sent dans ton analyse une TRES fine compréhension psychologique de la violence, et des prérequis pour y faire face.

J’apporterais juste un petit bémol…  Avec vraiment l’habitude, et une fois que les barrières sont réellement tombées et qu’on peut réellement cogner sur n’importe qui sans en avoir quoi que ce soit à branler, il se passe un truc bizarre : on n’a plus réellement besoin de déshumaniser pour cogner.  Et là on peut rester lucide tout en cognant…  et ça aide, paradoxalement, à s’arrêter à temps…  SI ON CHOISIT DE LE FAIRE (ce que je fais, par principe et non plus de par l’aveuglement du stress).

Sinon quand on s’est préparé, qu’on a été vigilant, qu’on a vu venir la m*rde, qu’on a tenté honnêtement de l’éviter, qu’on a cherché à fuir, à désamorcer, à s’excuser d’être une sous m*rde et que ça démarre quand-même…  un moment donné on s’est tout de même construit une solide bonne conscience pour cogner parce qu’on sait qu’on n’a plus le choix.  Et si en plus on réussit à s’arrêter immédiatement quand l’agresseur n’est plus une menace, sans s’acharner…  franchement je ne voir pas trop où est le problème.  Je n’ai plus besoin de justifier grand chose. 

Je pars du principe que j’ai réellement le droit de cogner pour survivre.  Pire…  je pars du principe que je n’ai pas le droit de laisser un mec me faire la peau ou nuire à autrui sans faire tout ce que je peux pour m’interposer.

J’aimerais essayer de partager avec vous ma compréhension des raisons qui poussent les gens à nous cataloguer dans diverses boîtes fort peu enviables du genre « furieux », « rambos », « fachos », « paranos », etc.

La psyché humaine est ainsi faite qu’elle sait parfaitement bien se défendre contre les informations trop dérangeantes, anxiogènes ou inquiétantes… et là c’est parfois fort compliqué, mais le « moi » se défend contre les agressions du monde réel en distordant la réalité au besoin.  Beaucoup de gens, et pour des raisons diverses, ne veulent pas intégrer à leur modèle mental les atrocités dont sont capables les êtres humains sur d’autres êtres humains.  Au moment où il faut percevoir la réalité de ces choses horribles, on se trouve devant un choix inconscient, en fait : soit on accepte que ça existe, et à partir de là on entre dans une phase d’anxiété où on découvre un problème potentiel mais où on n’a pas de solution…  soit on décide que ça n’existe pas, pour une raison X ou Y.  Et si inconsciemment on fait le choix de ne pas accepter la réalité de ces horreurs, toute la psyché doit s’organiser de manière à ne pas contredire ce choix.  Les personnes qui expriment la réalité de ces horreurs deviennent donc des paranos à nos yeux.  Ou alors des vendeurs de sécuritarisme qui veulent s’enrichir sur la peur des gens (même si ce type de personne existe réellement).  Ou alors des fachos qui rêvent secrètement de casser du bronzé.  Ou alors ceci ou alors cela…  

Pour les personnes qui ont réellement assisté, participé ou vécu de près des scènes d’horreur, de violence plus ou moins extrême ou autre…  la réalité de ces horreurs s’impose d’elle même.  Ils savent que ça EXISTE (ou alors ils entrent en phase psychotique aïgue qui se résoudra d’une manière ou d’une autre).  Il leur reste à choisir s’ils acceptent d’y être impliqués un jour personnellement ou pas.  Et certains refusent d’être mêlés à ça.  Tout simplement.  Ils décident, ils optent pour l’évitement permanent, la fuite, la prévention…  et refusent/refuseront d’aller au contact si la m*rde vient vers eux.  C’est un choix.  C’est même un choix qui peut tenir la route pour certains…  tout dépend de la construction de leur personnalité, de l’organisation dans laquelle ils s’inscrivent (ex.: la Croix Rouge qui se protège dans les zones de conflits en ne prenant pas du tout parti donc en n’agressant jamais personne même pour se défendre), ou de leur système de croyance.  Plusieurs religions prônent en effet la non-violence absolue, tendre l’autre joue, etc.  Je respecte totalement ce type de choix, dans la mesure où c’est un choix CONSCIENT…  et non pas entièrement le produit d’un déterminisme inconscient.  Mais généralement ces personnes vont tenter d’ARGUMENTER l’approche de la protection personnelle, de faire comprendre, sans pour autant toujours supposer que leur approche est meilleure.  Ceci dit ces personnes, non-violentes par choix culturel, idéologique, religieux ou politique, ont parfois aussi tendance à nous cataloguer parmi « les violents »…  donc dans le « camp d’en face », en quelque sorte.  J’ai souvent fait face à ce problème en fac d’anthropologie ou en fac de psycho, où les gens se positionnaient entièrement dans une approche relativiste…  mais c’est un autre sujet.  La perception de leur propre capacité physique à se défendre est souvent un facteur déterminant dans le choix de la non-violence, soyons-en conscients.  J’ai souvent vu des petits peureux non-violents changer radicalement d’attitude le jour où ils se sont retrouvés mieux armés que le mec en face.  Mais ça c’est aussi une autre histoire.

Ensuite, on trouve les pires…  ceux qui ont A LA FOIS fait le choix idéologique/politique/religieux/organisationnel de la non-violence et qui EN PLUS nient la réalité de la violence et organisent toute leur psyché pour ne pas contredire ce mécanisme de défense du moi.  Ceux là, pour moi ce sont les pires parce que non seulement ils ont l’intensité des psychotiques, mais en plus ils ont des arguments en béton et ils peuvent te démontrer violemment par A + B que t’es le dernier des connards, un gros facho qui s’ignore et que tu devrais réellement te faire soigner avant de tuer quelqu’un qui voulait juste te demander l’heure…

Ca vous rappelle quelqu’un ? ;D

On ne veut pas de noms…  mais nous en avons tous rencontrés.

Le fait est que l’approche globale de la self que nous abordons et développons ici est une entité vaste et complexe.  C’est un état d’esprit.  C’est une façon globale de voir le monde, de refuser de subir, et de se laisser déterminer la gueule par le destin quoi…  Pas étonnant que les mecs (ou les nanas) qui sont impliqués dans une démarche de self soient généralement aussi les mêmes qui aiment bricoler leur bagnole eux-même, qui s’intéressent au jardinage ou à la bouffe bio, qui versent dans la survie nature, la connaissance de la médecine, une bonne hygiène de vie…  Le point commun à tout cela est double : une conscience du fait que la réalité peut parfois nous savater la gueule, et le refus de subir ce savatage sous prétexte que c’est comme ça, et c’est tout…  ;)

Refuser de subir.  Etre maître de son destin.  C’est juste ça l’idée.  Prolonger sa vie.  Prolonger LA vie, éventuellement…  

Tout ça, ça commence par penser librement.  Ne pas se laisser catégoriser ni orienter.  Ne pas être docile.  Ne pas être apprivoisé.  C’est ça, pour moi, la « vie sauvage ».  C’est ça le concept fondamental.  Et non, ça n’a rien à voir avec la paranoïa.  Ni avec l’envie de faire mal aux gens, même si c’est justifiable.  J’ai savaté assez de mecs pour savoir qu’après la peur, le soulagement, le rush d’endorphines qui accompagne le constat qu’on a survécu, et les longs moments passés à revivre la scène encore et encore, il reste à tout cela un arrière goût de « faut pas faire ça si on peut faire autrement ».  Mais aussi la certitude que j’ai le droit et la capacité de me défendre…  et donc d’être maître de mon destin dans une mesure la plus large possible.  

Je pense que notre irritation s’adresse en fait surtout à ceux qui souhaitent nous remettre le nez dans le déterminisme débile, dans l’inéluctabilité du destin, dans le fait que c’est comme ça et pis c’est tout…  Je pense que toi comme moi souhaitons avant tout cette liberté profonde qui se paye au prix de la responsabilité, de la conscience et des efforts… 

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