Comment est-ce que j’imaginerais l’école alternative ? — une première louche en vrac…

J’entends et j’oublie, je vois et je retiens, je fais et j’apprends.
— Confucius

L’instruction et l’éducation sont l’un des noeuds, l’un des points de convergence de tout un tas de domaines de la vie humaine.  L’école est le point de convergence de la famille, de la société, de la violence, de la nourriture, du passé, de l’avenir, de l’histoire, des sciences, du politique, de l’économique, de la gestion des risques…  Absolument tout se rencontre et se cristallise autour de l’éducation, et c’est normal.  L’éducation, comme la survie, est au centre de nos vies.  Qu’on le veuille ou non.

Et donc… une personne intéressante — et qui est visiblement investie dans l’éducation — m’a posé une question, suite à mes railleries sur Facebook, au sujet de l’école en France.  Une question toute simple, en apparence.  Peu de mots pour déchaîner un tsunami en moi :

« Comment imaginerais-tu l’école alternative ? »…

La question est énorme.  Enorme.  Enorme parce que des écoles alternatives existent déjà, et que je n’avais encore jamais osé rêver une alternative à ces alternatives.  Déjà.  Et en fait, je me rends compte que j’ai une vision très claire de ce que je conçois comme étant l’éducation des humains, notamment en voyant ce qui manque actuellement aux jeunes que je côtoie, mais aussi en m’appuyant sur ce que je sais du fonctionnement d’homo sapiens, de ses apprentissages, de ses motivations, et de ses limites…  et de ses besoins criants pour l’avenir.

Il y aurait ici de quoi faire un ouvrage de plusieurs centaines de pages…  mais faute de temps je vais résumer un peu mes idées principales.  Et d’autres, plus patients et encore plus motivés, pourront (ou pas) prendre le relais.

Redéfinir urgemment les objectifs de l’éducation

Actuellement, le cursus classique d’un élève de l’école publique consiste essentiellement à fabriquer un bon petit mouton très docile qui ne posera pas de problème.  On ne veut pas de gens libres.  On ne veut pas de citoyens, on veut des contribuables.  Cette école publique est, bien entendu, le prolongement simple et cohérent de toute la posture de l’Etat vis à vis de sa population.  Le pouvoir est centralisé, asymétrique, et il se transmet, de fait, au sein de castes relativement fermées.  Nous sommes tous égaux, bien entendu.  Sur papier, et en droit.  Mais quand je regarde une classe de 30 gamins, je peux sans trop souvent me tromper désigner ceux qui finiront ouvriers, et ceux qui finiront à l’ENA ou dans une grande école.  Tout se joue dès le début de la vie, certes.  Mais aussi au sein même de l’école, qui est de fait une machine bien huilée pour reproduire certains codes culturels… et pour photocopier les castes, de génération en génération, sans trop les déformer.

Ces fonctions officieuces de l’école ne sont présentes que par un effet d’auto-organisation.  Elles ne sont pas prévues dans les textes.  Ils ne sont pas issus de la volonté de quelqu’un.  Ces objectifs implicites existent néanmoins…  et de les rendre explicites ne changera rien.  En revanche, il sera utile de formuler explicitement les objectifs généraux qu’on souhaite attribuer à l’instruction des enfants… et je pense, vous me corrigerez au besoin, que cette simple formulation n’a jamais été énoncée par qui que ce soit, tant ça semble évident.

Ce grand objectif général de l’éducation des enfants, devrait à mon avis se formuler comme suit : transmettre à l’élève les outils nécessaires pour rester en vie aussi longtemps que possible, et de favoriser la survie de notre espèce à long terme.

In fine, on peut le tourner comme on veut, tout revient à ça. Et tout découle de là.  Les métiers, les sciences, les techniques, l’éthique, le vivre ensemble, le langage, les aspects politiques, l’écologie, les lois, tout.  Tout ça sert directement ou indirectement à nous maintenir en vie…  ou à donner un sens à celle-ci.  Et il faut, tout simplement, le garder à l’esprit afin d’éviter les glissements et les perversions de ces outils indispensables.

Tout ça sert à nous maintenir en vie individuellement, mais aussi et surtout collectivement.  Car nous sommes aujourd’hui face à un choix commun urgent : continuer comme ça et nous éteindre — en tant qu’espèce —  à plus ou moins brève échéance, ou changer profondément nos structures sociales, nos rapports au réel et à la nature… et vivre.

Notre propre survie est étroitement liée à la santé de notre biotope, ainsi qu’à notre capacité individuelle et collective à choisir des modes de survie qui tiennent aussi compte des besoins de la nature.  Nous avons vécu pendant trop longtemps dans un rapport de parasitisme avec la planète.  Ce faisant nous avons pu proliférer en tant qu’espèce, comme des levures qui saturent un bout de pâte à pizza en la mangeant de l’intérieur.  Si nous ne passons pas rapidement et collectivement dans un rapport de symbiose (gagnant-gagnant) avec notre écosystème, nous allons purement et simplement périr en grand nombre, sur une période échelonnée de quelques décennies à quelques siècles.

Un tel rapport renouvelé à la nature ne peut pas se faire au sein d’une compliance totale avec les objectifs de croissance économique, ou les envies de « réussite » personnelle dans lesquels on nous enferme très tôt.  Il ne pourra pas survenir sans un esprit critique réel et constructif, ni sans une capacité solide à coopérer pour fabriquer des solutions innovantes et efficientes à nos problèmes de survie collectifs.

L’école publique, aujourd’hui, en l’état, n’est pas capable de produire les gens qui nous sauveront de notre propre bêtise, ni de nos structures sociales individualistes et consuméristes.

Quelques pistes de réflexion.

Une approche systémique et holiste

Il faut un village pour élever un enfant.  Un village, une famille… ou en tout cas des adultes stables, bienveillants et fiables qui s’occupent de lui…  et tout un tas de gens.  De même, on ne peut pas attendre des progrès cognitifs fulgurants d’un enfant qui souffre au quotidien dans sa famille ou à l’école.  C’est pourtant sur ce terreau imparfait que doivent se construire les apprentissages.  Une des solutions pour y arriver est donc de décloisonner les champs d’expertise, et de redonner aux professeurs leurs lettres de noblesse, en refaisant d’eux de vrais généralistes, vraiment pointus en pédagogie mais surtout vraiment ouverts et compétents dans un large spectre de domaines.

Un bon pédagogue transmet autant qui il est que ce qu’il sait.  Et il y a peu de gens qui soient assez sains et brillants pour mériter, à mon avis, le statut de professeur / instituteur.  Il faut évidemment beaucoup de diversité, au sein de ces instituteurs, pour garantir de la diversité dans les esprits qu’ils nourriront.  Mais un pays qui ne fait pas de ses professeurs une élite intellectuelle et humaine, à mon sens, se condamne à la médiocrité à plus ou moins brève échéance.

Un professeur ou un instituteur, donc, devrait à mon avis avoir un statut social digne de l’importance capitale de ses fonctions.  Il devrait être payé en conséquence aussi… autrement dit très bien.  Aujourd’hui on surpaye des gens qui courent derrière un ballon et qui déchaînent les foules, on inonde de fric les grands patrons structurant la croissance inhumaine et de l’exploitation parasitaire de la planète…  et on paye trois cacahuètes les gens qui sont en charge de l’instruction de la génération qui devra reprendre le monde en main dans 30 ans !

Tout est lié…  on ne peut pas honnêtement séparer l’ambiance à la maison des capacités d’attention d’un enfant le lendemain.  On ne peut pas isoler son régime alimentaire trop riche en sucre et ses capacités à se concentrer 45 minutes après.  On ne peut pas croire qu’un enfant dont les parents parlent à peine le français arrive sur un pied d’égalité avec un gamin dont les deux parents sont francophones, disponibles, et investis dans ses apprentissages depuis toujours.  C’est faux.  Et il est indispensable d’avoir des classes qui permettent aux formateurs de tenir compte de cette diversité de niveaux et d’origines…  Or, aujourd’hui la priorité dans les petites sections de maternelle n’est pas de mettre tout le monde à niveau, mais bien d’enseigner aux enfants les règles de la vie en groupe…  autrement dit de rentrer dans le rang, de niveler ses besoins et ses particularités, et à ne pas trop se rebeller.

Je pense ainsi que les premières années de maternelle devraient plutôt être l’occasion de mettre à niveau le mieux possible tous les enfants dans leurs capacités à entamer le cursus académique qui arrivera dans les premières années du primaire.  C’est là que tout se joue.  Et celui qui arrive avec un retard sur des notions clé en primaire à 5-6 ans finira généralement avec un échec scolaire et une souffrance à l’école permanente, jusqu’à ce qu’il décroche du système, officiellement ou officieusement (combien de jeunes présents en classe ont déjà décroché depuis longtemps au collège ?)…

Comment mettre tout le monde à niveau dès la maternelle ?

Plusieurs pistes.

  • y mettre les moyens humains et financiers, déjà…  des classes plus petites, avec plus d’instits, plus d’aides, plus d’intervenants, et des moyens massifs permettant de faire autant que nécessaire de l’instruction individualisée…  tout cela coûterait cher, mais ça serait probablement rentable à long terme…
  • inclure massivement des compétences fondamentales pré-scolaires dans les cursus de maternelle : la motricité fine, la bienveillance et l’empathie (indispensables pour fonctionner sereinement en groupe et pour coopérer), ou la capacité à se concentrer, notamment, qui pourrait être intégrée via des jeux impliquant le corps, et par la méditation / pleine conscience (vidée de tout aspect religieux, on parle d’un entraînement mental très efficace, et elle peut commencer à se pratiquer même très jeune, dans le jeu et dans des séquences courtes !) ;

L’approche pédagogique

 

On apprend en faisant

Depuis 15 ans, au Québec et ailleurs, la pédagogie dite « par projet » fait ses preuves.  Même les militaires commencent à se mettre à l »instruction dite « intégrée » : on réduit au minimum le blabla, et on met rapidement les gens en situation pour qu’ils apprennent sur le tas, avec la guidance nécessaire.  Ce type d’apprentissage n’est pas très compatible avec des évaluations, ni avec une normalisation poussée des apprentissages.  Dans un monde où on veut tout mesurer et quantifier, c’est parfois complexe a gérer.  Ceci dit, l’approche fonctionne, et pas seulement pour les techniciens.  Il est parfaitement possible de « fabriquer » des chercheurs et des théoriciens en les faisant grandir dans un terreau très concret.  Ils commencent simplement par nager dans le concret avec de s’envoler dans des concepts plus abstraits.

Par ailleurs, le projet concret sert de socle pour poser les apprentissages théoriques sur une motivation pratique et palpable.  Cela suppose en revanche un niveau de compétence plus élevé de la part des profs, notamment quand on commence à toucher à des mathématiques un peu abstraites, ou à des concepts sociologiques.  Pourtant, il est toujours possible, avec un peu d’imagination, de créer des défis et des projets impliquant les notions qu’on souhaite transmettre.

On apprend en faisant des erreurs

Apprendre à vivre avec ses erreurs et à les transcender est une compétence fondamentale dans la vie active.

Nous vivons aujourd’hui dans un mode d’évaluation qui sanctionne l’erreur, au lieu de valoriser la réussite.  Avec les évaluations négatives (où on enlève des points pour les fautes), la perfection consiste à simplement ne pas faire d’erreur.  Cela formate les esprits d’une manière incroyable !  Dans une approche par projet, la créativité, l’inventivité et de fait les essais et les erreurs sont valorisés.  Et surtout, les élèves sont encouragés non pas à cacher ou à éviter les erreurs, mais bien à les UTILISER comme information pour rebondir et grandir.  L’erreur, en n’étant pas bêtement condamnée mais en étant plutôt utilisée comme engrais pour faire pousser les bonnes solutions et les bonnes méthodes, devient un moteur elle aussi.

On reproche souvent aux modes d’évaluation alternatifs de ne plus donner de repères clairs aux enfants sur ce qui est bien et ce qui ne l’est pas.  C’est faux.  On formule et on présente simplement les choses pour que les enfants sachent quoi faire avec leurs erreurs pour les progresser dans un cas…  ;)

Le risque fait partie de la vie

Qui dit erreur dit, parfois aussi, conséquences plus ou moins graves.  Et certaines erreurs coûtent un bleu, une petite coupure, ou une bosse.  Il est crucial de laisser les enfants — du moins dans une certaine mesure — se faire mal, faire l’expérience du petit accident et de l’erreur qui fait mal.  C’est une excellente manière de leur enseigner l’art de la prudence…  art qui pourra leur sauver la vie plus tard quand ils auront entre les mains une moto, ou les plans d’un pont de plusieurs milliers de tonnes qui, s’il tombe, tuera 400 personnes…  C’est dans la petite enfance qu’on apprend l’importance de la concentration, de l’attention, de la prudence à frais réduits.  Plus tard, les erreurs coûtent plus cher.

Cet apprentissage parfois douloureux est d’autant plus utile s’il a lieu dans un cadre bienveillant où un adulte veille à ce que les bobos ne soient pas trop graves, et surtout peut aider l’enfant à comprendre la mécanique, et à garder confiance dans ses capacités malgré la douleur et la peur, bien normale, qui s’ensuit.  Et ainsi, dans un cadre « sécurisé mais pas trop », les enfants apprennent à gérer leurs émotions, leurs échecs, leurs erreurs, le regard des autres, etc.  Ils apprennent à croire en la liberté et y associent la responsabilité.  Ils apprennent à percevoir la guidance bienveillante d’un tiers, et à comprendre son intérêt directement, et dans le concret.

On a besoin de bouger plus !

Les neurosciences savent désormais très finement expliquer comment notre cerveau se construit et comment il progresse…  et on sait maintenant que les apprentissages même les plus abstraits se font plus facilement s’ils passent par le corps tout entier, par le mouvement, par l’expérience pleine et directe, multi-sensorielle et en immersion.  On sait aussi que l’activité physique quotidienne stimule énormément le développement et la plasticité du cerveau !

Bref, pour apprendre vraiment quelque chose, il faut :

  • être dedans ;
  • avoir assez de marge de liberté pour faire des essais et des erreurs ;
  • avoir accès à une analyse de comment et pourquoi ça a fonctionné ou non ;
  • pouvoir être en concurrence saine, autrement dit dans un système où les plus valorisés sont les plus utiles / efficients dans le cadre d’objectifs communs, et non pas les plus dociles / lisses ;
  • dans une atmosphère de plaisir et de rigolade, qui n’exclut pas des phases de concentration et de travail sérieux, bien au contraire…
  • le tout dans un cadre bienveillant, ayant toujours en tête les objectifs premiers de l’instruction et de l’éducation… ;

La vie est imparfaite.  Il faut enseigner aux enfants à vivre et à profiter de cette imperfection plutôt que de la subir…

… to be continued ;)

DiasporaFacebookGoogle+TwitterEvernoteLinkedInPinterestTumblrStumbleUpon

1 pensée sur “Comment est-ce que j’imaginerais l’école alternative ? — une première louche en vrac…”

Les commentaires sont fermés.