Débugger la culture occidentale – épisode 3

La méthode cartésienne avait du bon...  mais on l'a clairement poussé trop loin ;)
La méthode cartésienne avait du bon… mais on l’a clairement poussée trop loin ;)

« Un être humain devrait savoir changer une couche-culotte, planifier une invasion, égorger un cochon, manœuvrer un navire, concevoir un bâtiment, écrire un sonnet, faire un bilan comptable, monter un mur, réduire une fracture, soutenir un mourant, prendre des ordres, donner des ordres, coopérer, agir seul, résoudre des équations, analyser un nouveau problème, répandre de l’engrais, programmer un ordinateur, cuisiner un bon repas, se battre efficacement, et mourir bravement. La spécialisation, c’est bon pour les insectes. »

— Robert A. Heinlein

(Dans le dernier épisode, je parlais de la génèse de nos intentions, et du fait qu’elles sont généralement beaucoup plus floues qu’on ne le croit, et constituées de tout un tas d’influences internes et externes (ce qui ne nous retire en rien notre responsabilité de ne pas faire certaines choses…).  

(Dans l’épisode avant ça, je parlais du rôle de la culture dans nos sociétés, et je faisais un parallèle entre elle et les systèmes d’exploitation de nos ordinateurs.  Je blablatais aussi un peu au sujet de l’opérateur logique « et », qui mérite plus de place dans nos têtes et dans nos habitudes logiques…)

Aujourd’hui,  Descartes et ses méthodes.  Enfin.  On va pas tout jeter, quand-même…  René Descartes a été l’un des plus grands penseurs Occidentaux, et pour cause.  Il a fait progresser nos connaissances et (surtout) nos méthodes de travail/pensée d’une manière prodigieuse.  Mais deux trucs qu’il a pondus / popularisés sont devenus des bugs considérables dans notre culture, notamment parce qu’on les a un peu trop pris au pied de la lettre…  et institutionnalisés.  Petit à petit.

Nous devons réapprendre à penser aussi le monde en termes de liens entre les trucs.

Le découpage des problèmes en petites bouchées comestibles, tel que proposé par Descartes dans son fameux discours sur la méthode, est une brillante manière de creuser certaines parties d’un sujet pour éviter de négliger des détails.  Et ça n’est pas tant cette méthode (qui peut être salvatrice dans un certain contexte) que je considère comme un bug.  C’est plutôt le fait qu’on a pris la sale manie, suite à ça, de trop découper le monde en petits morceaux super précis.

On vit quand même dans un monde où on mesure le prestige d’un spécialiste à l’étroitesse de son champ de connaissance.  Plus c’est étroit, plus c’est réputé profond, et plus c’est prestigieux, en gros.  Comme si les chercheurs étaient des produits, et que leur rareté était synonyme de valeur.

Ah mais attendez, y’aurait des questions de pognon et de pouvoir derrière tout ça aussi ?  Ah merde…  que je suis naïf :)

Mais le fait est qu’on découpe tout.  On analyse tout.  On segmente.  On compartimente.  On adore ça.  C’est notre truc, nous, les Occidentaux, de tout coller dans une petite boîte, de tout nommer, de tout ranger à sa petite place.  Et de distinguer les parties des problèmes bien clairement.

Le focus au bout des lunettes.

Un jour, je vous passe les détails, je suis allé consulter un généraliste pour un problème à l’anus.  J’avais pris RV, tout ça.  Et là le mec sort de son cabinet et appelle un nom mais on l’entend mal.  Et là il demande à sa secrétaire « Marion, s’il vous plaît, vous savez si mon anus de 14h est arrivé ? »…

La secrétaire s’est figée et elle a toussoté en le fixant d’un air gêné.  Il a compris sa bourde tout de suite…  et il s’est platement excusé. Et je ne me suis pas privé pour en rajouter une couche (genre je me lève et je souris en disait « c’est moi le trou du cul »…  moment de solitude pour le médecin LOL). Mais bref.  L’intérêt de l’histoire, c’est d’illustrer son découpage mental.  C’était un mec très compétent et humain.  Simplement il avait l’habitude MENTALE de traiter des cas, des parties anatomiques, des bobos…  pas des gens.  Pas des humains avec une vie, un régime alimentaire trop riche en piments, etc.

On a l’habitude, culturellement, de fonctionner comme ça.

Quand on a mal au dos, on va voir un spécialiste du dos.  Un mec qui sait foutre des plaques en métal avec des vis aux bons endroits dans les vertèbres pour que ces dernières arrêtent de comprimer les disques et les nerfs.  Et c’est sûr que ça marche bien, le nerfs sciatique est tranquille, forcément…  On a réglé le problème local, du coup ça nous confirme que le modèle fonctionne.  Sauf que quand les lombaires sont coincées par des plaques de métal, de temps en temps y’a les genoux qui trinquent (bah oui parce que le bassin est fixé au bas du rachis, du coup les fessiers bossent moins quand on se penche, on compense avec les quadriceps pour ne pas tomber en avant, etc.).  Et là on va voir un spécialiste des genoux, qui prescrit des anti-inflammatoires.  Et puis ça nous nique l’estomac, alors on va voir un gastro-entérologue…  alors que tout ce temps là, depuis le début on avait juste un problème d’intolérance au gluten qui causait des inflammations et des spasmes dans les muscles paravertébraux…  spasmes qui à force ont comprimé les disques et irrité les nerfs…  d’où les soucis de sciatique.

Est-ce que le spécialiste est quand même utile ?  OUI !  Bien entendu.  Quand on a des fractures aux vertèbres, c’est pas mal d’avoir sous la main un mec qui sait percer, relier, et réparer tout ça sans défoncer la moëlle épinière.  Mais le mec doit savoir aussi passer la main à ses collègues…

Bref vous voyez le topo.  Et surtout l’intérêt de voir les choses dans leur ensemble.  Et les choses dans leur contexte, aussi.  Plus on est spécialisé dans une partie d’un problème, plus on devient performant pour ça, bien entendu…  mais moins on arrive à voir les facteurs, causes et conséquences externes à notre champ de spécialité. (sauf si on fait l’effort d’élargir sa vision, bien entendu).  Le problème, du coup, n’est pas tant la capacité à se spécialiser que le prestige que ça permet, et tous les biais que ça engendre.

Les vrais grands, très grands spécialistes que je connais sont tous des êtres curieux, ouverts, et conscients du fait que leur spécialité s’insère dans un champ de compétence vaste, et dans tout un tas de problème enchevêtrés.   Ils sont conscients des liens entre leur champ d’expertise et le reste de l’univers.  Et c’est ce qui fait qu’ils sont si bons, en général.

Plusieurs sciences, plusieurs champs de recherche, de nos jours, ouvrent sur des perspectives d’intégration et de mise en relation des différentes parties d’un problème.  Et j’ose espérer qu’on va peu à peu sortir de ces querelles de clocher complètement débiles et stériles, qui peuvent à la base reposer sur une recherche sincère de faire progresser nos modèles mentaux des problèmes…  mais qui manque malheureusement cruellement d’ouverture d’esprit.

Un modèle tel que la médecine traditionnelle chinoise, qui AMHA repose essentiellement sur des observations empiriques (en piquant là ça produit tel effet, etc.), et qui a pondu un modèle explicatif sans rapport avec autre chose que ça ensuite, reste dans certains cas plus performant que la médecine occidentale de pointe parce que, justement, elle favorise une approche holiste et intégrative.  On cherche les causes des maladies dans les émotions, l’alimentation, etc, etc.  Et c’est surtout, je pense, ce balayage à large spectre des causes possibles de la maladie et une approche préventive qui font que le modèle fonctionne parfois mieux…  malgré un mépris total des observations (scientifiques, falsifiables, mesurables, documentées…) faites par les chercheurs occidentaux, voire un mépris total pour le fonctionnement réel du corps humain.

Le truc c’est que ça fonctionne quand même.  C’est juste qu’ils ne savent pas vraiment comment.  Ils ont un modèle auto-cohérent qui fonctionne…

Maintenant…  si au lieu d’opposer les deux modèles on était assez futés pour prendre ce qui fonctionne en médecine traditionnelle chinoise, et ce qui fonctionne dans nos approches dites scientifiques et cliniques ?  Si on cherchait à comprendre les rapports entre les émotions, les chaînes musculaires, la circulation lymphatique, les fascias, les méridiens ostéo-tendineux…  les rapports…  les liens…  comment tout ça s’articule.

Pour ça il faudrait accepter un changement de paradigme fondamental.  Et un changement dans la structure même de nos institutions médicales, scolaires, scientifiques…  Chaque spécialiste, chaque ponte, chaque grand chercheur ayant tout avantage à rester bien au chaud dans sa niche écologique, ça n’est pas demain la veille qu’ils pousseront spontanément vers une ouverture.

Pourtant certains, plus ouverts et moins frileux, vont dans ce sens.  Heureusement :)

C’est vrai aussi pour le corps et l’esprit

On sait maintenant que la conscience est une propriété émergeante du cerveau humain.  Elle n’a pas de siège précis dans le cerveau, elle est le fruit de l’intéraction complexe entre ses parties.   Elle est aussi, quelque part, immatérielle…  mais totalement conditionnée et modelée par la matière.  Et donc, les liens nombreux et étroits entre la teneur de notre conscience et notre corps sont un fait indéniable.  On ne peut pas séparer les deux.  L’esprit ne commande pas au corps, comme un pilote dans un cockpit.  Il n’y a pas un grand centre de décision mental, et un corps qui obéit.  En fait, c’est bien plus riche que ça…  or, toutes nos institutions, nos organisations, notre politique, notre manière de voir le développement logiciel…  TOUT dans nos cultures est fondé sur un centre décisionnel intelligent qui pilote le reste.  On conçoit le monde et l’articulation des choses comme ça.  Avec une volonté qui vient du centre, d’en haut, et qui descend.

Dans les faits, ça circule beaucoup plus…

Le corps dicte beaucoup de choses à l’esprit.

Mais on en reparlera au prochain épisode ;)

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