Débugger la culture Occidentale…

Tout le monde (bon là j’avoue je me la pète un peu, en disant « tout le monde » lol) me connaît sous la casquette de l’instructeur de survie.  Peu de gens me connaissent sous la casquette de l’anthropologue.  Et c’est cette casquette que je vais revêtir aujourd’hui, avec votre permission, pour parler un peu de nous…  et de comment on peut avoir un impact pour améliorer ce monde dans lequel nous vivons.

Je vais utiliser sciemment un vocabulaire issu du monde de l’informatique et du développement logiciel, parce que ça se prête merveilleusement bien au sujet.  En effet, la culture, notre culture, toutes les cultures ont exactement la même fonction, pour les groupes d’humains, que les systèmes d’exploitation pour les ordinateurs.  Ca rajoute et structure une couche logicielle, une couche abstraite, une couche d’information sur une couche matérielle / organique.

La culture, concrètement, est un ensemble de représentations du monde qui est transmise de manière informelle de génération en génération.  Ca inclut le langage, les règles de vie de base (ne pas faire caca dans le salon, partager la nourriture, etc.), et tout un tas de choses qui servent à fonctionner en groupe.  Parmi ces règles explicites ou implicites, beaucoup servent à communiquer, et à pré-traiter l’information pour fluidifier la communication.  Par exemple, si je demande à quelqu’un « est-ce qu’il y a de l’eau dans le frigo », il sait intuitivement que je cherche de l’eau pour la boire, et donc tout un tas de molécules d’eau sont automatiquement exclues de son champ de recherche.  Et comme il comprend ma démarche, il pourra me répondre « non mais j’en ai dans le placard si tu veux ».  Auquel cas je dirai « non je préfère encore celle du robinet ».

Ca a l’air évident, tout ça…  mais en fait ces trois phrases anodines sont compréhensibles pour vous parce que nous partageons énormément de choses : nous savons ce qu’est un frigo, à quoi ça sert…  nous savons que parfois des gens mettent de l’eau au frigo pour en avoir de la fraîche.  Nous savons que quelqu’un qui demande ça peut vouloir boire, et on sait qu’on peut lui proposer une solution alternative, etc.

Tout ça, tout ce qu’on n’a pas besoin de dire, tout ce qu’on n’a même pas besoin de penser consciemment dans un échange ou une réflexion…  tout ça est issu de la culture.

Au niveau neurologique, la culture est parfaitement intégrée à nos cerveaux, y compris dans ses couches les plus profondes.  Elle est intimement liée aux émotions, à nos réactions physiologiques, à nos ressentis.  Ce qui déroge trop à la norme sociale, surtout si elle est implicite, énerve prodigieusement tout le monde.  Et l’attitude hostile que ça génère crée un conditionnement très fort pour celui qui déroge.  Il intègre, sans forcément savoir pourquoi, que tel ou tel comportement est inacceptable.  Etc.

Toutes ces règles et tous ces codes culturels sont en tellement bien intégrés dans nos cerveaux que nous avons l’impression qu’ils n’existent pas…  Normal !  Il est très difficile d’en avoir conscience.  Tout ça se joue au niveau du pré-traitement de l’information, dans nos tronches, de manière complètement automatisée et transparente.  Le but est justement de nous faire gagner du temps.  Bref, avoir conscience de sa propre culture est prodigieusement difficile.  C’est comme si on demandait à un oeil de se voir lui-même.  Très difficile sans miroir…  et l’anthropologie, justement, a ceci d’intéressant qu’elle utilise le contact avec d’autres cultures comme miroir.  En voyant qu’en Albanie les gens disent oui en faisant ce que nous on codifie comme « non », on réalise la différence.  On a un point de comparaison, qui nous permet de prendre conscience de l’existence, aussi, de nos propres codes.  De les repérer.

Maintenant, là où ça devient intéressant, c’est que nos cultures nous transmettent aussi des catégories mentales, et des méthodes de résolution de problèmes toutes faites.  Elles sont, en gros, des filtres qui servent à gagner du temps dans nos réflexions et perceptions du réel.  Elles sont universelles (pas dans leur forme mais dans leur existence), ces catégories.  Tout le monde en a.  Tout le monde les utilise.  Et elles sont à la fois utiles pour gagner du temps, et dangereuses parce que jamais totalement exactes.  Elles fonctionnent par regroupement d’information, et élimination des différences à l’intérieur d’un même groupe.  Exemple, la catégorie « chat » va regrouper tous les petits félins plus ou moins domestiques avec des griffes rétractables…  et même si on sait que tous les individus dans ce groupe sont différents, on peut quand même penser « chat », parler « chat », et négliger les détails.

Et c’est utile de faire comme ça hein.  Pas de problème.

Maintenant, ce qu’il faut comprendre, c’est que ce focus mis sur les caractéristiques communes à tous les chats est une construction mentale comme une autre.  On peut déplacer le focus sur « félin ».  On peut déplacer le focus sur « prédateur ».  On peut déplacer le focus sur « animal de compagnie » ou déplacer le focus sur « petit truc doux qui mord ».  Peu importe la catégorie mentale qu’on utilise, on met en avant quelques caractéristiques, et automatiquement, sans même le vouloir, on occulte les autres.

Bien…  :)

Alors maintenant, imaginez le pouvoir qu’on aurait, si on était celui qui avait le droit de définir quelles catégories mentales les gens vont utiliser…

Pas mal non ? :)

Les leaders d’opinion font très exactement ça.  Ils proposent des catégories mentales aux gens.  Les gens les adoptent.  Et de ce fait ils ont une influence énorme sur ce que les gens percevront d’une situation… et tout ça sans même s’en rendre compte.  Même si c’est sous leurs yeux.  La réalité objective n’a pas changé, bien sûr…  mais le simple fait d’utiliser une grille de lecture X ou Y va complètement bouleverser notre perception d’une situation.  Et donc notre comportement.  Et donc nos émotions.  Et donc nos réactions.  Tout ça pour dire que notre culture, notre système d’exploitation collectif, a un impact énormissime sur nous, sur nos choix, sur nos comportements et sur nos vies.

Maintenant, nous sommes nombreux à repérer et à nous insurger contre des dysfonctionnements dans nos sociétés.  Tout le monde râle, tout le monde est fâché, tout le monde en a marre de plein de trucs…  et moi le premier hein.  Or, si on y regarde bien, plusieurs de ces dysfonctionnements prennent leur source dans notre culture.  Dans certains petits « bugs » qu’on trouve dans la culture Occidentale…  et qui nous viennent pour la plupart de l’antiquité.

Ces lignes de code fautives, elles ont eu un sens à un moment de notre histoire.  Elles étaient, à l’époque, une amélioration considérable du programme…  mais nous avons évolué depuis.  Le monde a changé.  Nous comprenons mieux son fonctionnement.  Nous nous comprenons mieux nous-mêmes.  Et donc j’aimerais proposer quelques changements dans quelques lignes de code de notre programme actuel ;)

Donner plus de place à l’opérateur logique « et ».

Aristote nous a foutu dans la merde.  Sérieusement dedans.  Quand il a pondu ses règles de logique (appelées « logique aristotélicienne »), il y a longtemps, il a dit qu’une proposition pouvait être soit vraie, soit fausse.  Mais pas les deux à la fois.  Tout comme A = A, et A=/=B, etc.  Il a posé là les bases, extrêmement utiles alors, d’un découpage du réel qui a permis une précision extrême dans la pensée.

Ca nous a sorti du brouillard hein, faut bien l’avouer.  Mais après, on en a un peu trop fait…  :)

Maintenant, on a tellement bien intégré l’idée de séparer les éléments d’un problème, de distinguer les parties, qu’on ne sait plus les recoller.  On a des spécialistes de tout.  On mesure le talent de nos chercheurs à l’étroitesse de leur champ de compétence.  Et les américains nous disaient au temps de la 2e guerre d’Irak qu’on pouvait seulement être avec eux OU contre eux.

Le tiers exclu.  Le bon vieux « OU ».  OU exclusif, qui met de l’ordre et qui trie, et qui ne tolère pas qu’on sorte de la petite boîte.

C’est super.  Mais en fait, on comprend mieux le monde, maintenant.  On sait que les particules subatomiques ne sont pas sensibles à l’autorité des vieux philosophes Grecs.  Et ces petites saloperies indociles se démerdent pour être à la fois de la matière et des ondes…  ou à être à deux endroits à la fois…  dingue non ?

Depuis quand la matière fait ce qu’elle veut ?  :)

On peut être à la fois un chat ET un félin ET un prédateur ET un animal de compagnie.  Tout le monde est d’accord là-dessus.  Alors comment se fait-il que quand on est Hutu ET Tutsi (exemple papa Hutu, maman Tutsie), les gens ressentent parfois le besoin de séparer nos deux moitiés à la machette ?  Comment se fait-il que quand on argumente on puisse avoir raison OU tort, mais que forcément ça sera un des deux ?

C’est une habitude mentale.  Rien d’autre.

C’est un bug dans notre culture.  Et nous ne sommes pas les seuls à en faire les frais, malheureusement.  On a exporté ça un peu partout.  Et ça prend d’autant plus facilement que ça prend racine dans notre fonctionnement neurologique : notre système nerveux perçoit le mode par les contrastes entre les choses…  et la plus petite unité logique ne peut émerger que si on a au moins un truc pour le comparer.  Et hop, on vient de poser les fondations d’une perception binaire…  Un piège énorme, dans lequel Aristote est tombé tête baissée.

Certains philosophes contemporains, et pas mal de scientifiques aussi, proposent désormais une logique formelle un peu différente de celle d’Aristote, qui inclut jusqu’à 4 possibilités de valence à une proposition.  Des traditionnels « vrai OU faux », on passe à trois, voire quatre positions de curseur possibles.

  • vrai
  • vrai ET faux // NI vrai NI faux (en pratique, les deux se rejoignent, en logique formelle il peut être utile de distinguer les deux)
  • faux

Quelques exemples d’utilisation faciles à piger.

  • Un métis est blanc : ni vrai ni faux (dans le monde réel, personne n’est blanc, de toute manière, et même les plus purs vikings sont tous des Africains à la base, c’est désormais prouvé hein ;)
  • La France est contre les USA : vrai et faux.  On est concurrents…  donc pas alliés, pas ennemis, justement…
  • Le chat de Schrodinger est mort : vrai et faux.

En ayant simplement conscience que nous ne sommes PAS enfermés dans une logique binaire, et que des positions intermédiaires existent pratiquement toujours, on peut détecter très vite et très facilement les gens qui cherchent à bloquer les issues aux autres.  Ceux qui nous regardent d’un air menaçant en disant « bon alors c’est oui ou c’est non !? »…  ben en fait ils nous empêchent parfois (volontairement ou non) de trouver une voie qui nous convient bien…  Le modèle se décline à l’infini.

Ce genre de découpage binaire a prodigieusement bien servi les mouvements politiques extrêmes depuis toujours.  Pendant un temps, on pouvait être Allemand, Nazi et pur OU autre chose…  et tout ce qui ne montrait pas suffisamment de signes d’appartenance active au régime Nazi était automatiquement catalogué contre.  Et assumer les conséquences…

Quiconque impose un découpage binaire impose de facto sa volonté en obligeant les gens à se positionner à l’intérieur d’un spectre de comportements qui, généralement, seront tous à son avantage.  Typiquement en créant des alliés OU des ennemis identifiables…  et en justifiant les mesures de coercition souhaitées à l’encontre de ces derniers.

Plein d’autres conséquences existent, à cette habitude logique.  Généralement, ce sont des versions différentes et des ramifications de ces mêmes enjeux de pouvoir et d’intérêt.  On a généralement du mal, par exemple, à comprendre que je suis à la fois instructeur de survie et gros bourrin ET un mec gentil qui adore manger des pizzas.  Les catégories mentales des gens, parfois, sont mutuellement exclusives.  Pourquoi ?  :)  Est-ce fondé sur du réel ?  Est-ce utile ?

To be continued…. ;)

La prochaine fois, je parlerai d’un second bug, qui prend racine au même endroit que celui-ci : notre esprit d’analyse tellement poussé qu’il a du mal à penser les liens entre les éléments d’un système ;)