La tête, le coeur et les couilles…

Photo Sandrine Booth - www.prises2vues.fr
(merci à Sa Nicolas, Sergio, Valentine et Loïc pour la relecture et l'extermination des coquilles ;)

Je me permets de piquer cette phrase à Grand Corps Malade, parce que je la trouve particulièrement bien trouvée…  j’espère qu’il ne m’en voudra pas trop.

Depuis la tuerie de Charlie Hebdo et tous les évènements, petits et grands qui ont suivi, on sent la France à cran.  Et pratiquement tout le monde se sent blessé dans l’histoire :

  • les athées / laïcs / républicains de gauche qui ont été symboliquement les victimes de leur idéologie a-religieuse ou anti-religieuse, fondée sur une liberté d’expression pleine et entière…  outre la blessure vive que représente pour eux la mort de gens qu’ils aimaient, c’est leur conception du monde politique et de la sphère publique qui est directement attaquée.  Et ils réagissent vivement en condamnant tout ce qui n’est pas Charlie.  Cette réaction est vécue comme très violente, voire abusive par beaucoup de gens qui, par ailleurs, sont pleinement ou partiellement républicains (évidemment vous me direz, habitués à la logique binaire, qu’on ne peut pas être partiellement républicain…  mais justement j’y viens).
  • les musulmans se sentent blessés, soit directement de par le fait qu’ils se sentent insultés et humiliés par cette liberté d’expression, soit indirectement parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans les tueries et les actes extrémistes posés par des gens qui pourraient être identifiés comme appartenant à leur communauté…  concrètement plusieurs de mes amis musulmans craignent actuellement purement et simplement des représailles, et ont du mal à se situer entre l’impossibilité de se reconnaître dans le « Je suis Charlie » et l’impossibilité aussi bien réelle de cautionner des tueries au nom de leur religion…
  • les chrétiens, qu’ils soient républicains ou pas, qui de même ne se reconnaissent pas dans le « Je suis Charlie » à cause de son côté anti-clérical, qui condamnent en même temps les tueries, et qui se sentent contraints de choisir un camp…  de fait les chrétiens pratiquants et les musulmans modérés se retrouvent sur un terrain commun de « ni pour ni contre » qui leur est refusé intégralement par cette obligation de choisir un camp.

Parallèlement à ces blessures, la peur bien tangible de nouveaux attentats est là.  Jamais je n’ai vu autant de militaires et de policiers dans les gares françaises qu’entre le 7 et le 15 janvier.  Des policiers à cran, avec des interpellations nombreuses et musclées.  Des militaires visiblement tirés d’un peu partout, avec pour certains la peur, pour certains la hargne sur le visage.  Des gens au visage fermé, qui ne traînent pas dans les halls, qui tendent une oreille inquiète dès qu’on appelle quelqu’un pour une valise oubliée.  La vie continue, bien sûr, mais elle reste teintée d’une inquiétude palpable.  Parallèlement aussi, on observe plusieurs auto-convertis et auto-radicalisés, marginaux et humiliés se motiver sur Internet et dans quelques mosquées tristement connues, se mettre à passer à l’acte, de manière isolée et difficilement prévisible même par les services les plus pointus de l’Etat.  Etant proche de nombreux policiers, militaires ou personnels de différents services d’enquête, je sais à quel point les jours suivant l’attaque de Charlie Hebdo ont été denses et lourds, et fatiguants.  Et à quel point l’ambiance est encore tendue, un mois après…  on ne saura jamais tout le boulot qui a été fait, on n’imagine pas, et leur devoir de réserve les empêchera de trop raconter.  Mais ils ont fait un boulot énormissime…  et ça continue.

Comme toute crise, cette période houleuse est une période propice à l’expression de velléités diverses, et de tentatives de renégociation de l’équilibre des forces de l’univers.  Nombre de théories complotistes fleurissent.  Le gouvernement, à peine moins mauvais que d’habitude, a semble-t-il eu la sagesse de s’effacer un peu et de laisser les gens compétents bosser un peu…  mais déjà les chiens commencent à montrer les crocs pour se positionner pour 2017.  Du clan Le Pen à Sarkozy, tout le monde capitalise déjà sur l’émotion de la crise.  Même Hollande arrive à remonter dans les sondages.  C’est dire à quel point nous nous sentons perdus…  et la communauté juive, de son côté, se voit encore une fois visée et pointée comme bouc émissaire, et réagit avec la fermeté habituelle…

Bref, plus qu’un évènement tragique, la tuerie de Charlie Hebdo est devenue une véritable rupture, une fracture énorme entre différents courants présents au sein de la France de 2015.  Et le repli idéologique qu’on observe de la part de tous les acteurs, actuellement me fait craindre une spirale de violence entre les franges extrêmes de ces différents courants.  Et ça me semble de plus en plus plausible de par le fait que le gouvernement actuel est impliqué de manière très étroite dans l’un de ces courants, et que les prises de position « Je suis Charlie » officielles ont été très mal vécues par tout un tas de Citoyens français.

Un peu comme toujours, on se retrouve avec une rupture entre ceux qui veulent la paix et ceux qui sont de plus en plus prêts à en découdre physiquement pour faire triompher leur point de vue.

Aujourd’hui plus que jamais, il me semble indispensable, donc, que chaque citoyen, individuellement, prennent bien soin de sa tête, de son coeur, et de ses couilles…  ou de ses ovaires, pour les citoyens qui en sont plutôt dotés.

  • Leur tête, parce qu’elle est malmenée de nos jours par la surabondance d’information de qualité extrêmement variable.  Les grands médias sont depuis longtemps partiaux, mais les réseaux sociaux le sont aussi, de manière encore plus éclatée.  On assiste aujourd’hui à un véritable âge sombre de l’information où la rumeur et les diverses chasses aux sorcières se voient démultipliées par le pouvoir de diffusion que chaque individu connecté possède désormais…  Cette redistribution du pouvoir rend possible l’occupation du terrain idéologique par tout un tas de groupuscules ou de personnes qui n’avaient jusque là pas droit au chapitre.  Et oui, ça change pas mal de choses dans le degré d’énervement de chacun…
  • Leur tête aussi, parce que très concrètement aujourd’hui on est entré dans une phase de cristallisation où chaque groupe demande à ses membres d’être soit dedans, soit dehors, mais pas entre deux…  et que cette logique binaire est très dangereuse pour la réflexion saine, très nocive pour la nuance…  or, sans ces nuances la paix civile n’est plus possible, parce que la tolérance devient inacceptable.  Le principal danger, à mon avis, est là.
  • Leur coeur, parce qu’il reste bien souvent plus intelligent que le reste…  Pour l’anecdote, dans le train, l’autre jour, juste après la tuerie, je me suis retrouvé assis en face d’une femme musulmane voilée, en noir de la tête aux pieds. Elle était seule avec un nouveau né, et la poussette, et les bagages…  Voyant ma tronche, mes tatouages, mon crâne rasé, elle a visiblement eu un peu peur…  je la voyais se refermer, le regard dur, fixant ailleurs.  Puis, prenant un appel téléphonique, tenant le bébé de l’autre bras, elle s’est retrouvée à ne plus avoir de main pour resserrer le biberon qui coulait un peu…  sans trop réfléchir, j’ai tendu la main, j’ai pris le biberon doucement, la rassurant du regard, et je l’ai resserré juste assez.  Puis je le lui ai rendu.  Sa surprise était palpable.  Son émotion aussi.  J’ai vu ses yeux commencer à transpirer, entendu sa voix trembler un peu.  Puis elle a contenu la vague et repris sa conversation.  Elle voyait en moi un ennemi, un danger, et je me suis subitement transformé en humain.  A son arrivée à sa gare, elle devait descendre ses valises et la poussette, le landau, et tout le merdier qui accompagne toujours un nouveau né…  je m’apprêtais à lui donner un coup de main mais elle m’a arrêté avec un sourire, et m’a tendu son bébé, que j’ai pris dans mes bras avec une immense surprise.  Je me souviens m’être dit « si ça se trouve ce petit enfoiré va tirer sur mes potes dans 20 ans, mais pour le moment il est pas bien méchant »…  et j’ai pris soin de ce petit être fragile pendant 3 minutes, sous le regard amusé de deux ou trois autres passagers.  Je pense que s’il existe une religion dans ce monde, c’est très exactement ce qui s’est passé à ce moment là.  Elle consiste essentiellement à dépasser ses peurs pour prendre soin les uns des autres.  Dommage que toutes les religions, à commencer par la religion qui consiste à ne pas avoir de religion, aient parfois autant de mal à faire intégrer et vivre ce principe aux gens.
  • Leur coeur aussi parce que se défendre efficacement contre ceux qui veulent nous tuer, c’est un droit…  mais que de le faire en faisant le moins de mal possible, et en respectant un cadre éthique et moral, c’est indispensable.  Et je ne peux désormais plus enseigner la self ou le tir sans insister énormément et lourdement sur les aspects éthiques de la chose.  Avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités…
  • Leurs couilles, parce que bordel, ce qui anime le plus la haine, encore aujourd’hui, c’est la peur.  La peur bien concrète de se faire maltraiter par l’autre, qu’on transforme bêtement et lâchement en discours incriminants, en grands élans moralisateurs, et en bienpensance nauséabonde.  Très mauvaise utilisation de l’esprit que tout cela…  et j’aimerais bien voir un peu plus de couilles chez nos politiques, mais aussi chez mes concitoyens…  Un moment donné il va falloir prendre un peu nos responsabilités, revenir un peu au concret, bien basique et bien pragmatique.  On est en train de paniquer complètement face à un problème tactique qui est concrètement facile à gérer tactiquement, si on regarde la chose avec un peu de recul et de lucidité.  Aucun de ces tueurs n’était vraiment bon, vraiment entraîné, ou vraiment efficace face à un fantassin digne de ce nom.  Les gens ont peur parce qu’ils ne savent pas faire la différence entre un fanatique et un bon soldat.  Et des bons soldats on en a…  et de très bons, même.

J’espère de tout coeur que tout ça se règlera petit à petit, sans trop de violence, et surtout avec moins de peur et de haine.  J’espère que tout le monde retrouvera un peu de sérénité.

La paix, ça se tisse au quotidien, par la base et par toutes ces petites fourmis que nous sommes.  Il faut un village pour élever un terroriste.  Il faut un village aussi pour en faire un homme de bien.  Il faut avoir la force de tendre la main au voisin, parce que c’est souvent autant voire plus dur que de le combattre.

Je souhaite vivement que tout le monde, laïcs, athées, humanistes, musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, hindouistes, embrasseurs d’arbres et empêcheurs de tourner en rond se sentent enfin respectés, et respectent aussi en retour.  Mais peut être qu’il faudra commencer par respecter avant de se sentir respecté, quelque part…  sinon nous n’y arriverons pas.

Dans ces temps troublés, il faut avoir la tête, le coeur et les couilles bien accrochés ;)

Que la paix soit en vous, tous, absolument tous, sans exception.

Des bisous ;)