La voie du guerrier

Muay BoranHier j’ai reçu un magnifique cadeau, de la part d’un de mes rares frères.  Ceux qui connaissent un peu la boxe Thaï apprécieront, les autres demanderont à quelqu’un qui sait ;)  C’est un cadeau hautement symbolique, et un grand honneur pour moi, surtout venant de ce vieux crocodile de brousse :) …  Et ça m’a fait grandement réfléchir, pendant l’heure et demie que j’ai passée sur la route en rentrant chez moi.

Pour la faire courte, hier j’ai passé la journée avec deux guerriers, au sens le plus noble du terme.  Deux mecs qui ont déjà entendu les balles siffler.  Deux qui ont été visiter les extrêmes confins de l’âme humaine et qui en sont revenus.  Transformés à jamais, mais vivants…  Ce sont deux personnes qui — comme toutes les personnes de ce genre que je connais — sont à la fois des êtres humains d’une bienveillance et d’une loyauté inimaginables, et les pires de crevures qui soient si on est du mauvais côté de la barrière.  Les meilleurs des amis ET les pires des ennemis.

Et je réfléchissais à tout ça en rentrant chez moi.

Je repensais à toutes ces fois, au restaurant après des stages ACDS où on retrouvait, clairement, 12 ou 15 mecs armés jusqu’aux dents autour d’une table…  des petits, des grands, des gros et des teigneux.  Tous capables, psychologiquement, matériellement et techniquement de trucider 99,999% de la population, qui sourient, qui rient, qui sont heureux de se retrouver en toute simplicité…  et les commentaires des serveuses qui sont à peu près toujours les mêmes : « Quand on vous a vu arriver on a eu un peu peur, et en fait on n’a jamais passé une aussi bonne soirée ».  Et quand on demande pourquoi, elles répondent simplement « Non seulement vous savez vous tenir et vous êtes polis, mais en plus de toute la soirée, absolument aucun client n’a osé nous parler mal ».

Eh oui, 1500kg de carnivores bienveillants, ça change l’ambiance dans un restau hein, forcément :)

Je repensais à ce copain du GIPN qui disait que ce qu’il aimait le plus, là, c’était de se retrouver en famille, tranquille, avec ses potes, autour d’une côte de boeuf…  un super guerrier aussi.  Tellement humble et tranquille que c’en est gênant, avec un humour pince sans rire qui décape, et un professionnalisme incroyable, et qui disait en souriant d’un air un peu fatigué « les choses simples…  c’est tellement bien les choses simples ».

Je repensais à mon autre frangin, Pat, qui dans le genre guerrier ne donne pas sa part au chien, et qui un jour m’a demandé, les yeux brillants de malice et la bouche encore pleine, s’il pouvait avoir encore des « pimfs » (des Pim’s avec la bouche pleine, quoi).  Deux secondes avant on parlait flingue et couteaux, et deux secondes après il savourait ses gâteaux et un grand verre de lait comme un gosse de huit ans et rigolait de lui-même en train de se voir faire ça, avec son humour au 14e degré inimitable…  :)

Je suis persuadé, pour l’avoir observé maintes fois, pour l’avoir vécu à mon humble petit niveau, que quand un être humain (normalement sain d’esprit à la base) intègre des compétences martiales réelles (je parle de tricher et de tuer pour survivre, là, hein, pas de faire un beau kata pour gagner la médaille), il doit développer en même temps des compétences humaines équivalentes et opposées.  Je pense que s’il ne le fait pas, il ne peut pas être un vraiment bon guerrier, d’une part.  Je pense d’autre part que s’il ne le fait pas, il se perd très vite, et abandonne la progression dans la voie, parce que ça devient insoutenable.

En apprenant à tuer, on apprend à protéger la vie et à vivre.  Et on apprend la préciosité de la chose.  Et on apprend à l’apprécier.  En apprenant à tuer, on apprend à ne pas tuer.  On apprend la lourdeur des responsabilités.  On apprend à distinguer l’égo de la survie.  On apprend que les cimetières sont plein de héros, de mythos et de blaireaux…  On apprend que ça n’est pas un jeu.  Que ça n’est pas un sport.

C’est ça que j’appelle la « voie du guerrier »…  c’est un chemin interne, personnel, intime.  C’est probablement un des trucs à la fois les plus sains et les plus durs qui soient.  C’est une des nombreuses manières d’arriver, in fine, à se débarrasser de ces choses superflues qui nous encombrent.  Notre égo, notre attachement, notre croyance dans le fait que les choses peuvent durer éternellement…  et aussi l’aveuglement que nous avons tous par rapport à notre véritable nature.  A notre part d’ombre bien crade et bien dégueulasse.

Malheureusement, aujourd’hui en Occident on a tellement peur de la mort, de la souffrance, de la violence, qu’on ne veut plus du tout savoir que ça existe.  Et surtout pas en nous…  On fait l’autruche.  On se plante la tête dans le sable, en tendant bien le cul à l’adversité.

J’ai appris à grandement me méfier des gens qui se prétendent non-violents, et qui jugent et imposent par la force normative et les jugements de valeur leur non-violence à autrui.  Parce que certains de ces acharnés de la non-violence sont, en fait, des gens qui refusent simplement d’ouvrir ce débat primordial là à l’intérieur d’eux-mêmes…  parce qu’ils ne veulent pas voir qu’ils ont, eux aussi, en eux, cette part de violence et d’ombre.  Et en refusant de la voir, de s’en occuper, de la canaliser, de la gérer, ils la laissent généralement pourrir et dégouliner partout.  Combien de non-violents militants jugent les autres sans arrêt ?  Critiquent, maltraitent psychologiquement leurs proches ?  Combien de non-violents véhéments laissent cette odeur de pourriture et de malaise dilué dans leur sillage, jour après jour ?

Nous avons tous un démon au creux des reins qui sert à tuer et à détruire.  Il est utile.  Il est puissant.  Il est une source d’énergie énorme.  Il permet, aussi, de trier, de choisir, d’abandonner certaines choses qui ne vont pas, de partir, de changer.  Faire comme s’il n’existait pas est probablement le meilleur moyen de le laisser occuper insidieusement une place énorme et immonde en nous.  Un peu comme un abcès profond qu’on laisserait couver toute sa vie…  le pus finit toujours par trouver un chemin par où sortir, hein.  Ou sinon c’est tout notre être qu’il grignote petit à petit.

Ca existe.  C’est là.

Merci pour ce magnifique cadeau, frère.

Il va rejoindre cette petite boîte où je stocke quelques aides-mémoires importants pour moi, à côté de ma vieille machette tramontina, de l’étui de la cartouche qui a tué mon premier orignal, et du couteau qu’on a un jour retiré de ma cuisse :)